L’image comme lieu / Galerie Michèle Chomette

Une certaine photographie actuelle roule sa bosse et charrie sa masse critique par ses
auteurs mêmes. Elle descend les escaliers de la vision pure, en se retournant sur elle-même
à chaque marche, tout en gravissant les pentes empruntées, parfois jusqu’à l’usure, par des
faiseurs d’images déjà référencés par l’histoire, voire quelquefois par ceux qui gisent
abandonnés aux précipices de l’oubli. Elle va son chemin sans craindre des pas de côté vers
des lieux communs qu’elle s’approprie et surclasse, et des écarts qui alternativement
relèvent de jeux conceptuels ou de formes plus plastiques.
Autonome, fière et discrète à la fois, elle se ramifie en une sorte de gang dont les membres
se reconnaissent et se cooptent dans une même exigence théorique, réflexive et visuelle, tout
en écartant librement à partir de sa pointe les bords de la flèche qu’ils tirent à travers la
photographie, en dignes héritiers de quelques maîtres, fins aiguiseurs. Ce qui ne suffit pas à
consacrer ce gang sous le terme d’Ecole, lequel d’ailleurs ne s’attribue dans l’histoire de l’art
qu’après que beaucoup d’eau ait coulé sous les ponts.
Cette exposition a la prétention d’amener au grand jour les fondations d’un premier pont en
complicité avec une génération de bâtisseurs d’images comme lieux.
Michèle Chomette
Outil privilégié d’une prise à partie du réel, la photographie est victime d’une crise de
croissance. Dans l’emballement sans précédent de son entreprise de représentation, elle finit
par se heurter à elle-même : l’omniprésence des systèmes d’enregistrement et des dispositifs
de diffusion, modèle désormais, entre le réel et l’image, un territoire intermédiaire, véritable
paysage-écran. Ce paysage échappe paradoxalement à l’image en ce qu’il a cessé d’être un
simple territoire du regard et s’impose d’abord comme interface.
Mise en crise, la photographie ne peut plus ni se réfugier dans le fantasme d’une transparence
documentaire, ni s’enfoncer plus avant dans une hystérie scopique. Seule subsiste la nécessité
de travailler sur ce paysage-écran, sur le terrain même où se fabrique l’image.
Employant la photographie comme un outil d’arpentage et de convocation du réel, les dix
artistes réunis à la galerie michèle chomette tracent les contours d’un territoire hanté par
l’image et saturé par les gestes de représentation. En s’attachant à des lieux hybrides —
laboratoires de modélisation scientifique et terrains d’aménagement du paysage, mises en
scène médiatiques et zones de spectacle commercial, sites sauvages autant que
domestiqués— tous ces artistes ont en commun de circonscrire le lieu même où les images
s’élaborent et infiltrent le réel.
Dans ce paysage d’après l’image, les oeuvres qui se construisent avec rigueur et lucidité
embrassent le photographique comme un outil critique irremplaçable. Sous les apparences d’un
classicisme trompeur, chacun joue avec le langage de la photographie, chacun dépasse l’image
du lieu pour établir l’image comme lieu, aucun cependant n’est dupe de l’outil qu’il emploie.
Glenn Maher